Mardi 9 juin
Suite de la promenade commencée dans le quartier de Freyung et Am Hof. CLIC.
Nous arrivons sur la Judenplatz.
Jusqu’en 1421, cette place était appelée « Schulhof » (Cour d’école) en raison de l’école située dans le jardin de ce qui est aujourd’hui le palais Collalto (voir ICI). . C’était le cœur du quartier juif de Vienne et il était composé de 70 maisons.
Il n’y avait pas de mur qui séparait le quartier juif de la ville mais les murs arrière des maisons se touchaient pour faire une sorte d’enceinte continue.
La place abritait la synagogue (on voit les ruines dans le sous-sol du musée situé sur cette place).
Bref historique :
1194, le duc d’Autriche Léopold V accorde au banquier Schlomo le privilège de battre monnaie.
1244 : L’empereur François II écarte les Juifs de certains emplois, notamment éducation, mais les incite à travailler dans le prêt d’argent.
1420-21 : L’archiduc d’Autriche, futur empereur Albert II, ordonne l’emprisonnement et l’expulsion de tous les Juifs sous prétexte d’aide aux Hussites et de profanation de l’hostie. Ce pogrom (appelé Gesera) fut très violent (suicide collectif à la synagogue et le 12 mars 1421, les Juifs restés à Vienne ont été brûlés vifs)
L’empereur du Saint-Empire romain germanique Ferdinand I (1503-1564) tolère la présence des Juifs mais exige des impôts très élevés et les oblige à porter une marque distinctive.
De même, l’empereur Mathias I (1557-1619) demande 15000 gulden aux banquiers juifs.
De 1625 à 1670, les Juifs vivent un quotidien assez calme mais ils doivent habiter le ghetto, ils ne peuvent circuler que pendant le jour.
1670 : Léopold I (grand-père de Marie-Thérèse) oblige 3000 juifs à partir et 132 maisons sont vidées de leurs occupants. C’est la période de la grande épidémie de peste noire et il faut trouver des « boucs émissaires ». Cependant les « Juifs de cour » ne sont pas concernés par cette mesure. Par exemple, Samuel Oppenheimer (1630-1703), banquier et diplomate, avance des sommes importantes à Léopold I (3 millions de gulden) pour financer la Grande Guerre turque (1683-1689) ainsi que la construction de monuments baroques. À la mort d'Oppenheimer, en 1703, le trésor impérial déclare la faillite de la maison Oppenheimer et les dettes sont annulées. Samuel Oppenheimer est un ancêtre du musicien Félix Mendelssohn.
Marie-Thérèse adopte une position fortement anti juive, ce qui ne l’empêche pas de faire payer aux banquiers juifs la construction du château de Schönbrunn. Elle exige des sommes importantes pour que les Juifs aient le droit de rester dans le pays, mais elle les reçoit derrière un paravent.
1782 : édit de tolérance de Joseph II
1867 : émancipation totale accordée par François-Joseph. La communauté juive entre ans l’âge d’or artistique : Freud, Mahler, Schönberg, Zweig, Schnitzler
1938 : Anschluss, 130 000 Juifs fuient, 65 000 sont assassinés.
Au milieu de la place se trouvent deux monuments : la statue de Lessing (CLIC) et le mémorial de la Shoah, créé en 2000 par Rachel Whiteread, à l’initiative de Simon Wiesenthal. Ce cube, symbole du Peuple du Livre, représente une bibliothèque inversée. Les portes de cette « bibliothèque sans nom » ne s’ouvrent pas et les livres sont rangés dos vers l’intérieur, symbolisant la perte irrémédiable de vies humaines (65 000 Juifs autrichiens assassinés), d'histoires personnelles et d'un patrimoine culturel détruit à jamais. Des milliers d'histoires et de vies interrompues que l'on ne pourra jamais lire. Sur le socle sont gravés les noms des camps de concentration où les Juifs autrichiens ont été tués.
L’emplacement du monument a été décalé en raison de la découverte des vestiges de la plus grande (et peut-être la plus ancienne) synagogue au nord des Alpes, pour que le monument ne soit pas situé au-dessus de la bimah (estrade où se lit la Torah) de cette synagogue détruite lors du pogrom de 1420.
À l’est de la place, sur la façade de la maison Zum großen Jordan se trouve un blason gothique tardif qui date de 1497. La maison qui appartenait avant 1421 à un propriétaire juif passa à Georg Jordan après le pogrom. Le blason représente le baptême dans le Jourdain et Saint Georges terrassant le dragon. Le nouveau propriétaire Jordan fit inscrire une inscription : "Par les eaux du Jourdain, les corps sont purifiés de la maladie et du péché. Ainsi, les flammes furieuses qui se sont élevées en 1421 à travers toute la ville ont purifié les crimes affreux des chiens hébreux. Comme le monde fut purgé par les eaux du déluge de Deucalion, ainsi cette fois, les peines par le feu ardent ont fait expiation."
Aujourd'hui, on conserve volontairement cette inscription antisémite sur la façade comme un témoin historique de la haine médiévale, en quelque sorte un monument de la honte (Schandmal).
dans un prochain article, je vous parlerai du musée juif de Vienne, composé de deux bâtiments, l'un se trouvant sur la Judenplatz et l'autre sur la Dorotheergasse.
D'autres monuments de la ville évoquent le douloureux passé juif.
Le monument en bronze d’Alfred Hrdlicka, inauguré en 1988, sur l'Albertinaplatz, représente un homme juif, barbu, allongé à plat ventre au sol, obligé de nettoyer les trottoirs de Vienne à la brosse. Elle fait référence aux « Reibpartien » (les corvées de nettoyage) de 1938, où les nazis viennois et des citoyens ordinaires forçaient leurs voisins juifs à genoux à frotter les slogans politiques sur les trottoirs, sous les rires de la foule. Ce monument a été fortement critiqué car montrant la victime juive dans une posture de soumission et d’humiliation, plutôt que de lui rendre sa dignité. En outre, comme la statue est basse et plate, des touristes ignorants s’en servaient parfois de banc ou pour poser leurs sacs. Maintenant, il y a des chaînes ou des barbelés pour empêcher les gens de s’asseoir. Ce monument montre également que des Viennois, et pas seulement des Allemands, étaient impliqués dans ces séances d’humiliation. C’est aussi à cette époque qu’éclate l’affaire Kurt Waldheim (président autrichien et ancien secrétaire général de l’ONU était officier de la Wehrmacht).
Le monument est installé à l’emplacement d’un grand immeuble qui s’est effondré le 12 mars 1945 suite à un bombardement allié, ce qui a causé la mort de 300 personnes. Les associations de victimes civiles ont critiqué ce choix qui occultait la mémoire des victimes des bombardements.
photo Wikipédia :
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Sur la Servitenplatz, à l'angle de la Servitengasse et de la Grünentorgasse), pas loin du musée Freud, se trouve ce mémorial émouvant inauguré en 2008 : Les Clés contre l'oubli. En 1938, plus de la moitié des habitants de la Servitengasse étaient de confession ou d’origine juive. Après l’Anschluss, ils ont été chassés de chez eux, contraints à l’exil ou assassinés. Ces 462 clés ont été collectées et données par les habitants du quartier. Les étiquettes portent le nom d’une personne ou d’une famille qui habitait ou travaillait dans la rue. Les passants déposent de petits cailloux sur la grille (tradition juive sur les sépultures)
Parmi les 377 personnes juives de cette rue, 150 ont probablement pu fuir à l’étranger, 133 furent déportées, 21 sont mortes à Vienne, 5 ont survécu par elles étaient mariées à des personnes définies comme allemandes par le régime nazi. Pour 68 d’entre elles on ne sait quel fut leur destin. Parmi les 133 personnes déportées, seules 5 ont survécu.
Les pavés ou Steine der Erinnerung (Pierres du Souvenir) ou Stolpersteine en allemand.
Ce sont de petits pavés de béton recouverts de laiton incrustés devant les portes des immeubles viennois. Ils indiquent le nom, la date de naissance et le destin de la personne qui habitait là avant d'être déportée ou forcée à l'exil.
C’est Gunter Demnig qui est à l’origine de ce projet : il cherchait un moyen d’honorer les victimes des nazis, disparues, tuées ou qui se sont donné la mort. Son travail concerne les victimes juives, mais également des handicapés, des homosexuels, des opposants politiques, des Roms, des Sinté, des témoins de Jéhovah, et des Yéniches.
Un vieux dicton allemand dit que si une personne non-juive trébuche sur une pierre, cela signifie qu’un juif est enterré dessous. D’où le nom de Stolperstein : stolpern (trébucher) et Stein (pierre, pavé).
Nous avons vu ces pavés Fleischmarkt 20. Ces pierres ont été posées en mémoire de Benno et Josefine Spielmann, qui vivaient là avec leur fils Shaul. Déportés vers le camp de Theresienstadt, ils ont ensuite été assassinés par les nazis à Auschwitz et Buchenwald. Leur fils Shaul, survivant des camps à l'âge de 14 ans, est revenu spécialement d'Israël en mai 2018 pour assister à l'inauguration de ces Steine der Erinnerung devant son ancien immeuble. La grande plaque de gauche rappelle que cet immeuble du Fleischmarkt a servi de "Sammelwohnung" (appartement de regroupement). Dès 1938, le régime nazi a forcé les familles juives à quitter leurs logements d'origine pour s'entasser de manière extrêmement précaire dans des appartements dédiés, rendant leur surveillance et leur future déportation plus faciles. Sur les 33 personnes entassées ici, une seule a survécu à la Shoah.
À lire : un livre pour enfants de 10 ans : Le pavé (Françoise Legendre)