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La première fois que j'ai vu des tapisseries de Lurçat, c’était en 1965, à Saint-Céré, dans les tours Saint-Laurent.

Cette tenture composée de 10 tapisseries (80 m sur 4,40 m) est normalement exposée à Angers. Elle est revenue pour quelques mois à Aubusson (Cité internationale de la tapisserie) où elle a été tissée entre 1957 à 1966.

C'est une réplique moderne de L’Apocalypse exposée à Angers. Elle se compose de deux parties symbolisant l’angoisse causée par les menaces qui planent sur notre monde d'une part mais aussi la confiance en l’Humanité d'autre part. "Fiel et miel", comme l’a dit Lurçat.

Le premier titre du Chant du monde était La joie de vivre. « La vie, c’est chose sucrée et salée, douce et amère, convulsive et sereine » (Lurçat, 1964)

Je montre les tapisseries dans l’ordre chronologique de création (commentaires de Lurçat) :

La grande menace (1957). à gauche, on voit la bombe atomique, lancée par une espèce d’aigle, un vautour, qui tombe sur notre planète, sa proie. Autour de la bombe, en rond, sont disposées les capitales mondiales : on voit la Tour Eiffel, les pyramides, les gratte-ciel, les pagodes… En dessous, un volcan, pour nous dire « Le monde vit sur un volcan »

à droite, le bateau de la création, est conduit par un homme, devenu maître (et destructeur de la Création). Au-dessus, l’aurochs, la brute, crache et éjacule en retombées atomiques sur la Création. Toutes les bêtes et plantes sont touchées, se déforment et sont détruites.

Heureusement, à côté de l’Homme étoilé, le Chien représente l’amitié, la cordialité.

On ne sait pas ce qui se passera : les explosions rouges strient la tapisserie mais la chouette de Pallas Athénée (au-dessus de l’Homme), symbole de sagesse, veille. Note d’espoir.

Le coq, animal favori de l’artiste, est présent.

 

L’homme d’Hiroshima (1957). Toutes nos raisons de vivre ont été saccagées par l’explosion de la bombe. Autour de l’homme, tout est détruit et tombe, les fleurs, les livres, les signes de religions et d’idéologies (croix, faucille et marteau)

 

Le Grand Charnier (1957). La bombe a éclaté et son rayonnement s’étend de façon concentrique, en une danse macabre. Le monde est décharné, squelettique ; au sommet le bouc, symbole de malédiction dans la Bibe, est dévoré, rongé. Lurçat dit que c’est sa tapisserie la meilleure, qui représente vraiment ce qu’il voulait exprimer. À 20 ans, il était au Morthomme, près de Verdun.

 

La fin de tout (1957). Tout a disparu : plus de soleil, plus d’oiseaux, plus de fleurs, plus d’hommes. Il ne reste qu’une fleur, déjà morte, brisée. Les cendres tombent. Mais ce pourrait être aussi des flocons empoisonnés, des germes. Bel équilibre de la surface de la tapisserie ! « Maintenant, tout a disparu… C’est la grande nuit, le grand vide, l ‘éternel vide » (Lurçat)

 

Voilà ce que dit Lurçat à propos de ces quatre panneaux : « Il faudrait que le drame soit presque insupportable et qu’il s’étale sur 100 mètres. Les gens ne pourraient pas aller jusqu’au bout, ils foutraient le camp… ça devrait leur donner une telle panique qu’ils ne pourraient pas tenir le coup... »

Mais les hommes ont oublié Hiroshima et continuent à se battre, à se détester...

 

Avec les six tapisseries suivantes, l’espoir renaît.

L’homme en gloire dans la paix (1958). Lurçat développe le côté de la vie, le côté de la ferveur. L’homme est à la fois minéral, végétal, eau et feu, plante et étoile. À ses pieds, le soleil rayonne. Homme et plante prennent racine à partir du soleil. Sur la tête de l’Homme, sans doute la chouette d’Athéna (ma photo n’est pas nette). À gauche, l’aigle atomique a été remplacé par la colombe. Gravitant autour de l’homme, des médaillons en forme d’étoiles ou d’atomes pacifistes. Dans chacun de ces médaillons, un minéral, un végétal, l’eau, le feu ainsi que les cinq sens de l’homme.

« Le monde n’est pas constitué par des éléments séparés qui seraient le règne animal, le règne végétal, le règne minéral, etc. Chacun de nous est commencement du minéral ou aboutissement du végétal et nous vivons, nous nous développons, nous nous ramifions exactement comme une branche d’arbre. »(Jean Lurçat)

la colombe 

l'homme étoile et sur sa tête, la chouette : 

 

L’Eau et le Feu (1958). La tapisserie fait référence aux quatre éléments : la terre (tortue et végétal), l’eau (poisson et coquillage) ; l’air (oiseau), le feu (salamandre)Le cercle représente l’Univers ; la tortue, la durée, la patience ; la salamandre passe à travers le feu. Tout en haut, à gauche, au bout des flammes, se trouve un spoutnik. Dominés par l’Homme, les éléments, qui peuvent être destructeurs, deviennent ici féconds et créateurs.

 

Champagne (1959). L’artiste montre la joie grâce aux papillons (récurrents dans l’œuvre de Lurçat) et aux bulles de champagne. La composition est très bien équilibrée avec ce jaillissement qui par du coin inférieur gauche à partir d’un tonneau.

 

Le conquête de l’espace.1960. À gauche, la Terre est présentée en coupe poissons, crustacés, papillons, végétaux… Le Sagittaire quitte la Terre pour partir à la conquête de l’espace. C’est l’époque du Spoutnik. Je me souviens très bien de ce « bébé-lune » et de son bip-bip. Il était très à la mode, on appelait une camarade de classe « Bébé-lune » en raison de sa petite taille.

 

La poésie (1962). Ici, encore, le Sagittaire, à gauche, avec sa harpe à une seule corde, qui évoque un arc, est le poète qui « tape toujours dans le mille ». Il organise les autres signes du zodiaque, reliés les uns aux autres par des chaînes, de manière indestructible.

 

Ornamantos sagrados (1966). Cette tapisserie est tombée des métiers plusieurs mois après la mort de Lurçat. Lurçat a donné peu d’explications sur son œuvre qui reste mystérieuse. Elle évoque les arts aztèques et toltèques ; Lurçat avait été (on le comprend!) par le temple de Quetzalcoatl à Teotihuacan. On lit « Tu t’éveilles véridique seigneur des deux pôles » et, écrit deux fois en miroir, « astre aux griffes d’obsidienne).

Outre Le chant du monde exposé à la cité internationale de la tapisserie à Aubusson et les collections permanentes, il y a une magnifique tenture "Hommage à George Sand " dans des tons pastels. Nous nous sommes précipités pour voir d'abord cette dernière et ensuite Lurçat. Je pense qu'il aurait mieux valu faire l'inverse.

Le billet d'entrée (6,50 € tarif réduit) donne droit aux collections permanentes et aux expositions. Le billet jumelé (10 €, tarif unique) donne aussi droit à l'exposition de tapisseries sur le thème des Femmes dans l'église du château à Felletin. Il faut la visiter, c'est fabuleux ! On n'est pas obligé de visiter le même jour.

Un petit livret sur Le chant du monde, commenté par Lurçat, permet de mieux comprendre car il n'y a pas de visite guidée dédiée uniquement à cette tenture. La visite générale, gratuite, y consacre quelques minutes, il y avait beaucoup de monde et elle était complète mais nous nous y sommes glissés pour glaner quelques bribes d'explications.

 

une autre tapisserie dans une galerie d'Aubusson :

 

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